Elle jeta un regard agacé à son pied gauche et retira rapidement l’amas de boue qui s’était accroché à sa botte avant d’entrer dans la salle. Au moment où la porte claqua derrière elle, elle vit une rangée d’hommes de sa hiérarchie alignés au garde à vous. Penché au-dessus de l’un d’eux se tenait le Lieutenant du camp, un air froid et menaçant régnant sur le visage. Ava se redressa immédiatement et suivit l’exemple des hommes en prenant la position de respect habituelle. Le Lieutenant Schäfer se tourna vers elle surpris de l’intrusion, puis adopta un sourire tranchant.

– Vous tombez bien, Becker. Approchez.

Elle le fit d’un pas assuré, réprimant ses questionnements multiples. Elle s’arrêta à égale distance du Lieutenant et de ses compagnons, toujours très droite, prête à recevoir les ordres, ce qui arrivait habituellement. L’homme qui mesurait au moins vingt centimètres de plus qu’elle, supprima la distance qui demeurait entre eux et se pencha au-dessus d’elle, adoptant une posture presque intime. Ava baissa le regard au sol, s’attendant à des réprimandes, mais c’est tout autre chose que le Lieutenant semblait vouloir.

– Auriez-vous entendu parlé d’un étranger résistant dissimulé dans l’établissement, par hasard ?

Le ton sec et tranchant, son regard était plein d’animosité et exprimaient une froideur déconcertante. Ava ne put s’empêcher de le fixer, surprise par cette demande.

– Un étranger ? lâcha-t-elle perdue.

Il maintint leur contact visuel, ce qui la déstabilisa complètement, puis elle tourna la tête vers la lignée d’hommes, les sourcils froncés, comprenant qu’il y avait visiblement des choses importantes qu’on lui avait consciemment dissimulées. Mais à cet instant précis, ce n’était pas tant l’énervement que la crainte qui l’animait. Le Lieutenant n’était pas réputé pour faire des cadeaux, bien au contraire. Il n’hésitait pas à punir ceux qui le méritaient, torturer les autres et dans tous les cas, il obtenait ce qu’il souhaitait. Les juifs n’avaient certainement pas le pouvoir au sein du camp, même si certains étaient mieux « placés » que d’autres. Ava comprenait à peine ce que signifiait la présence d’un étranger dans le camp, d’autant plus un meneur de la résistance. Elle-même faisait partie de la résistance interne, et cela, Shäfer l’ignorait. Si quelqu’un était entré sous couvert pour les mener, elle aurait dû le savoir.

– Non, mon Lieutenant. Je n’ai pas vu d’étranger ici.

Il plissa les yeux un quart de seconde et s’éloigna de la jeune femme pour se tourner à nouveau vers la rangée d’hommes.

– Bien. Visiblement elle n’est pas dans la confidence. En revanche, toi, toi et toi, vous venez avec moi, on va faire un petit tour.

Après avoir désigné deux hommes sur la dizaine présents, il se dirigea vers la porte, suivi des deux victimes qui savaient pertinemment ce qui les attendait.

– Arranger-moi vos cheveux, Becker, lâcha-t-il d’un ton sec avant de quitter la pièce.

Ava serra la mâchoire, attendant patiemment qu’il se soit suffisamment éloigné pour se laisser gagner par ses émotions. Tous les hommes avaient abandonné leur position formelle pour souffler à moitié de soulagement. La jeune femme se tourna vers eux immédiatement.

– Qu’est-ce que c’est que cette histoire d’étranger résistant ?! Est-ce que c’est vrai ?

Ses yeux lançaient des éclairs de rage et personne n’osa prendre la parole.

– Répondez !

– Oui.

– Vous dissimulez un étranger ici ? répéta-t-elle résignée. Mais vous êtes fous ou quoi ? Vous pensiez vraiment que l’information n’arriverait pas jusqu’à lui ? Et puis si c’est un résistant, pourquoi je n’ai pas été informée ?

Seul le silence lui répondit. Elle soupira et reprit.

– Où est-il ?

– Caché.

– Merci de le préciser, je n’avais pas encore compris, rétorqua-t-elle acerbe.

– Caché dans un dortoir, ajouta un autre. Ils ne le trouveront pas.

Ava lâcha un rire amer.

– Ils ne le trouveront pas, ben voyons ! Je ne sais pas où vous êtes mais vous vivez sur une autre planète, apparemment. Vous croyez qu’il les a emmené où, là, hein ?! Il va leur arracher les informations, il va les détruire petit à petit, il va les vider de leur sang, mais pas assez pour qu’ils en meurent, juste pour qu’il souffrent à crever et il va obtenir ce qu’il veut, parce qu’il peut faire ce qu’il veut. Et même dans le cas où ils ne lâcheraient pas le morceau, il fera le tour de chacun d’entre nous pour vérifier notre identité. Malgré le temps que ça prendra, il le fera s’il peut neutraliser la résistance.

Elle marqua une pause, puis reprit avec une voix à peine moins audible.

– Je suis d’accord sur le principe de maintenir notre union malgré ce qu’il se passe. Je sais que la résistance interne est importante plus que tout, qu’il faut protéger les nôtres et se défendre mutuellement, mais là c’est du suicide. Un étranger, sérieusement ? Vous êtes complètement inconscients.

D’un geste brusque, elle détacha complètement ses cheveux et passa dans la pièce adjacente pour se recoiffer convenablement à l’aide d’un miroir. Lorsqu’elle l’eut fait, elle expira longuement, tentant de relâcher la pression qui s’était accumulée en quelques secondes seulement, mais au même instant, elle entendit une porte claquer de l’autre côté du bâtiment, puis des pas précipités. Un homme de petite taille, un béret mal ajusté se présenta devant elle à moitié essoufflé.

– Becker, t’es demandée dans le bureau de Schäfer. Tout de suite.

Ava déglutit subitement et sentit ses jambes flageoler. Elle ne savait rien à propos de cet étranger. S’il pensait qu’elle mentait, elle serait torturée, elle aussi. Il s’en donnerait sûrement un malin plaisir d’ailleurs. La seule femme du camp, en plus ayant acquis une place privilégiée par rapport à bien d’autres… Elle regretta aussitôt ses pensées. Elle n’avait jamais eu peur de rien, elle s’était toujours battue, et surtout, elle avait toujours protégé les siens. S’il voulait la torturer, qu’il le fasse. C’était aussi bien qu’elle ne sache rien, au moins il n’y avait aucun risque qu’elle parle.

Elle redressa la tête, vérifia que son chignon était fixé correctement pour éviter une nouvelle remarque et se dirigea d’un pas rapide à l’extérieur pour rejoindre le bâtiment opposé.

Un escalier lui faisait face. Elle ne s’était que rarement rendue dans ces lieux. Seuls les chefs du camp y avaient accès. Lorsque des détenus s’y rendaient, c’était soit pour le nommer à un rang supérieur lui permettant de diriger une partie des travaux… soit pour une admonition ou un réquisitoire. Ava était déjà nommée à un rang supérieur.

Elle gravit les marches, une certaine sûreté retrouvée malgré tout. Elle pensait sincèrement que les choses se déroulaient selon une sorte de destin pré-écrit. Elle ne craignait pas les confrontations, elle n’avait pas peur de se défendre, elle s’était bâtie ainsi. Et si Schäfer voulait lui soutirer des informations par un moyen ou par un autre, il pouvait toujours essayer, elle ne céderait pas.

Lorsqu’elle arriva devant la porte du bureau, deux autres hommes travaillant avec elle se trouvaient là. Ils arboraient tous deux un air déconfit, visiblement effrayés, mais tentaient de conserver un regard fier. Ava les observa tour à tour, ils osaient à peine la regarder. À l’instant même où elle fit un pas vers l’un d’entre eux, la porte du bureau s’ouvrit. Elle s’immobilisa surprise. Le Lieutenant était devant elle.

– Entrez, dit-il.

Voyant que ses deux camarades avaient peine à bouger, Ava prit les devants et ils furent bien obligés de suivre son mouvement. Une fois les trois dans le bureau, Schäfer ferma la porte et alla se caler sur son bureau, prenant soin de rester debout en mettant à profit sa taille imposante. Il croisa les bras et fixa un instant les trois détenus.

– Vous allez devoir travailler sans vos deux amis, dorénavant.

Cette première annonce glaça la pièce et Ava serra la mâchoire. Mais le Lieutenant ne fit pas fi de la gêne installée et poursuivit :

– Pour votre bien à tous, je vous conseille de parler si vous savez quelque chose à propos de cet étranger. On va le retrouver et vous le savez. À ce moment là, toute personne soupçonnée d’avoir aidé à le dissimuler sera châtiée.

Il se détacha de la table et s’avança d’un pas vers l’un des deux hommes.

– Vous en avez conscience, n’est-ce pas ?

Le malheureux hocha la tête imperceptiblement.

– Bien.

Il effectua un tour autour du trio. Ava gardait la tête droite, se refusant à montrer un soupçon de crainte.

– Faites bien passer le message.

Il retourna à sa place initiale et fixa la jeune femme pendant de longues secondes.

– De tous, vous êtes la seule qui paraissait réellement surprise de ma demande, Becker.

– Je crois qu’ils l’ont tous été, mon Lieutenant.

Il lâcha un rire sarcastique.

– De tous les peuples, le vôtre est décidément le plus enclin à la solidarité, quitte à tous y passer. Je dois admettre que c’est assez impressionnant. Dites-moi, pourquoi les protéger, s’ils vous ont menti ?

Ava hésita un quart de seconde, déstabilisée, avant de reprendre ses esprits.

– Ils ne m’ont pas menti, Monsieur.

– Croyez-vous vraiment à votre propre mensonge, Becker ?

Sa respiration se faisait difficile au fur et à mesure que cette conversation avançait. Il savait qu’elle ne savait rien mais il la poussait à dénoncer les autres en la prenant avec des valeurs qui étaient forcément importantes pour elle, comme l’honnêteté par exemple. Mais c’est une tout autre question qu’il posa qui la désorienta complètement.

– Comment êtes-vous arrivée ici ?

– Je suis juive, Monsieur.

– Non, ce n’est pas de cela dont je veux parler. Vous n’êtes pas dans un camp de femmes. Vous êtes ici dans un camp essentiellement constitué d’hommes, et en plus de cela, vous êtes à une position hiérarchique qui est plutôt enviée par beaucoup d’autres de votre espèce. Vous y étiez déjà lorsque j’ai pris le commandement ici. Qu’est-ce qui vous a amené à cette place précise ?

Elle baissa finalement les yeux, pensive sur sa propre histoire, mais elle n’avait pas la réponse à cette question. Tout n’était qu’un concours de circonstances.

– Je ne sais pas, Monsieur. Le hasard.

– Vous attribuez tout cela au hasard ?

Elle ne répondit pas, saisissant la pointe d’amusement dans la voix de son supérieur.

– Il y a toujours un élément, quelque chose qui vous est propre. Quel est cet élément, Becker ?

Son ton devenait brutal. Il voulait une réponse, il voulait la bonne, elle n’avait pas le droit d’inventer, il fallait qu’elle sache ce qu’elle avait en plus des autres.

– Ta force, Ava… murmura l’un des deux hommes.

– Silence ! imposa Schäfer violemment.

Il s’approcha d’elle comme il l’avait fait dans la grande salle peu de temps auparavant, la dominant largement mais pénétrant complètement l’espace de son intimité.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Je ne sais pas…

– Si, vous savez. Qu’est-ce que c’est ?

– …

– Becker !

– L’audace ! explosa-t-elle en relevant le regard pour le fixer droit dans les yeux.

Il ne sourcilla pas à cet affront et elle poursuivit.

– Je n’ai pas peur, je n’ai jamais eu peur, ni de mes origines, ni des vôtres. Je n’ai pas eu peur le jour où la dictature a sévi sur l’Allemagne, je n’ai pas eu peur le jour de mon arrestation, je n’ai pas peur d’être enfermée ici, je n’ai pas peur de travailler, je n’ai peur ni d’être asservie ni d’asservir moi-même. Je n’ai pas peur de prendre des risques, je n’ai pas peur qu’on s’en prenne à moi, je n’ai pas peur que l’on me torture, je n’ai pas peur de mourir, je n’ai pas peur d’Hitler, je n’ai pas peur de vous !

Étrangement, le regard de Schäfer sembla s’apaiser voire s’adoucir. Ava s’étranglait dans l’émotion qui la saisissait et regrettait presque l’affront dont elle venait de faire preuve, complètement abasourdie par ses propres paroles. Derrière elle, les deux hommes étaient immobiles et muets de stupeur.

– Sortez, vous deux, leur ordonna-t-il.

Il s’exécutèrent sagement, bien contents de quitter cette pièce pesante. Ava reprit immédiatement le contrôle d’elle-même, consciente que l’ardeur dont elle venait de faire preuve n’allait certainement pas jouer en sa faveur.

– Vous appelez cela de l’audace, je parlerais plutôt d’attitude suicidaire.

– Je suis encore en vie.

– Et c’est précisément pour cette raison que vous êtes là.

Elle releva la tête et osa le regarder à nouveau, plongée dans l’incompréhension.

– Vous allez travailler pour moi.

– Je… je ne comprends pas, c’est déjà le cas.

– Ici, j’entends. L’intendance est un travail long et fastidieux, vous allez m’aider ici, vous serez plus utile qu’au milieu des vêtements crasseux.

Ava ne répondit rien, elle n’en avait pas besoin, il ne lui demandait pas son avis mais le lui imposait. Dans tous les cas elle avait conscience que c’était une place largement privilégiée. En revanche, elle ne comprenait pas pourquoi il lui ferait confiance plus qu’à quelqu’un d’autre. On ne confiait pas ce genre de travaux aux juifs.

– Vous commencez immédiatement.

Était-ce un stratagème pour la garder sous surveillance ? Au fond, pensait-il qu’elle savait pour l’étranger, et que l’écarter des autres détenus provoquerait un aveux ou des erreurs qui la trahiraient ? Ava se perdait seule dans ses propres suspicions.

Il était tard, Shäfer était toujours là, sur ses documents, et Ava devait rester tant qu’elle n’aurait pas fini son travail. Elle n’arrivait plus à se concentrer depuis un moment déjà et n’avançait plus. Une question émergeait en son esprit sans cesse et plus le temps passait, plus elle se renforçait. Il fallait qu’elle sache, elle désirait une réponse. Mais avait-elle le courage de demander ?

Qu’avait-elle à perdre après tout ? Sa place privilégiée ? Était-ce digne d’elle, de vouloir garder sa position à tout prix ? Un jour elle faisait partie de la résistance, dormait dans la crasse et le lendemain elle travaillait pour un SS bien confortablement et dormait au chaud. N’était-ce pas de la trahison envers les siens, de préférer la place qu’on lui avait assignée au lieu de tout faire pour retourner travailler avec ses amis ? Elle ne savait plus si elle était chanceuse ou si elle devait avoir honte d’elle-même. Ainsi, elle finit par se décider. Elle voulait savoir pourquoi, elle le demanderait peu importe les conséquences.

– Pourquoi est-ce que vous me protégez ?

Sa phrase brisa le silence qui demeurait et était ponctué seulement par le bruissement des feuilles que Shäfer tournait de temps à autre. Elle avait gardé le regard fixe sur son travail, n’osant lever les yeux sur lui. Il laissa un blanc quelques secondes avant de lui répondre :

– Qu’est-ce qui vous fait penser que je vous protège ?

Elle déglutit en silence. Elle ne pouvait plus se démonter, même si elle se savait n’avoir aucune légitimité pour poser cette question.

– Si vous m’aviez laissée travailler là-bas, j’aurais fini par apprendre des choses ou faire des choses qui auraient, à terme, causé ma mort. Ici je suis protégée de tout.

– Vous m’êtes utile ici, c’est la seule chose qui m’importe, lâcha-t-il en tournant une page, ayant conservé sa concentration sur son travail.

– C’est faux, osa-t-elle.

Cette fois, il leva les yeux sur elle. Ava finit par faire de même, ne se démontant pas. Elle s’attendait à ce qu’il soit énervé, qu’il ait adopté le visage glacial qu’il montrait habituellement, mais ce n’était pas le cas. Elle était allée trop loin pour ne pas poursuivre.

– Je n’étais pas au courant pour cette histoire d’étranger, vous l’avez vu ce jour-là. Vous avez effrayé les autres, mais vous avez vu que je ne savais rien. Vous m’avez fait assigner à cette place le jour-même, ainsi je ne pouvais rien savoir de plus, et vous n’aviez aucune raison de me faire subir quoi que ce soit. À présent je ne suis plus en contact avec eux, si une résistance se monte, vous pouvez tous les tuer comme bon vous semble, mais pas moi. Vous savez que j’étais violée la nuit et battue la journée parce que vos officiers ne supportent pas de voir une femme parvenue à mon niveau, mais ici j’ai votre protection implicite, plus personne ne m’approche. Je mange mieux, j’ai une chambre, j’ai un travail intellectuel au lieu de physique, vous m’épargnez les mauvaises conditions dont ils souffrent tous ainsi que ma santé.

Elle marqua une courte pause avant de conclure :

– Vous me protégez, c’est la réalité, je veux seulement savoir pourquoi.

Il soupira et la fixa dans les yeux.

– Ne vous posez pas tant de question Ava, acceptez seulement votre position et travaillez.

Il détourna le regard et se replongea instantanément dans ses papiers. Ava savait qu’il refuserait d’aller plus loin. Elle était loin d’être satisfaite mais elle ne pouvait pas le pousser plus au risque que son humeur change catégoriquement.

Les questions fourmillaient toujours dans son esprit, de plus en plus nombreuses. Il l’avait appelée Ava, jamais il ne faisait cela. C’était Becker, le ton sec et autoritaire, pas Ava. Elle ne comprenait plus rien. Les officiers la regardaient de travers, d’autres lieutenants venaient parfois, la voyaient là et fixaient Shäfer sans comprendre. Elle l’entendait se justifier ensuite à travers une porte, donnant des arguments qui devaient suffire à ces hommes, mais pas à elle. Un jour elle avait même entendu des officiers discutant dans le couloir, ne pas se gêner pour l’insulter elle voire même Shäfer. Il était là, il les avait entendu aussi bien qu’elle, mais il les avait ignoré et la seule chose qu’il avait fait, c’est donner l’ordre à Ava de faire de même et se concentrer sur son travail. Il avait autorité, il faisait ce qu’il voulait, et il ne cherchait même pas à se justifier auprès de ceux qui travaillaient pour lui, allant jusqu’à faire semblant de ne pas entendre les reproches allant à son encontre. Ce n’est pas l’image qu’elle avait de lui avant de travailler à ses côtés. Le seul homme qu’elle avait vu était dur, froid et intransigeant. Impitoyable. Ici c’était presque quelqu’un d’autre, plus nuancé. Ava n’avait jamais été présente lors de ses rencontres avec d’autres Lieutenants, il la faisait toujours sortir. Elle n’avait jamais pu l’observer dans ces circonstances. Comment était-il ? Qui était-il ?

Un bruit grinçant la sortit de ses réflexions. La porte venait de s’entre-ouvrir alors que personne ne semblait présent de l’autre côté. Shäfer n’y fit même pas attention et Ava en profita pour se recentrer. Elle devait finir ce qu’elle avait commencé. Mais à peine s’était-elle replongée dans ses documents qu’une boule noire sauta sur le bureau, ce qui la fit reculer en arrière dans un sursaut. Shäfer ne cilla pas comme s’il était habitué à voir des rats se précipiter au milieu de ses papiers. Il se contenta de le chasser en lui donnant un coup de cahier. Ava calma ses palpitations et soupira. Son supérieur l’observa quelques secondes et finit par fermer son dossier.

– C’est tout pour ce soir, vous finirez demain.

Dissimulant à moitié son soulagement, elle rangea rapidement son matériel et se leva. En se tournant pour rejoindre la sortie, son regard se posa sur la fenêtre et s’accrocha à la scène qui était en train de se produire dehors. Aucun bruit ne s’échappait de la confrontation, elle voyait seulement un homme se faire battre à l’entrée du dortoir. Elle ne parvenait pas à détacher ses yeux de ce qu’il se passait, elle fit même un pas en avant en direction des carreaux poussiéreux. Voyant son intérêt, Shäfer se leva à son tour, jeta un œil à l’extérieur et comprenant ce qui la bloquait, détourna son attention en la dirigeant de l’autre côté de la pièce.

– Ça suffit, Becker.

Il accompagna sa phrase d’un mouvement de tête désignant la porte. Ava ne se le fit pas dire deux fois et rejoignit sa cellule à quelques pas du bureau. Elle avait grand besoin de reposer son esprit.

Le lendemain, on frappa à la porte et lorsque Shäfer donna l’ordre d’entrer, c’est un homme de son grade qui se présenta avec un officier portant une pile de vêtements dans les bras. Ava se leva en position de respect mais le lieutenant ne lui accorda pas l’once d’un regard. Il s’approcha du bureau et salua Shäfer. Le nouveau lieutenant se tourna alors vers son officier.

– Emmène ces habits dans leur local.

– Non inutile, coupa Shäfer. Becker, descendez-leur.

La jeune femme saisit la pile de vêtements et lorsqu’elle fut sur le point de s’éloigner vers la porte, son lieutenant l’arrêta :

– Un conseil, ne leur parlez pas, et vous n’aurez pas de problème en bas.

Elle partit en direction du local où les vêtements étaient stockés. Elle ne croisa que quelques personnes en traversant la cours et lorsqu’elle entra, deux des hommes avec qui elle travaillait au départ étaient là, dont celui qui la secondait, Koch.

– Ava, lâcha-t-il visiblement soulagé de la voir. Comment tu vas ?

Elle fit un signe de tête lui signalant qu’elle ne pouvait pas parler.

– Qu’est-ce qu’il te fait là-bas ? Il te traite bien ?

Sa question n’était que pure formalité, il avait bien remarqué que ses vêtements étaient bien plus élégants et avaient perdu toute trace de boue ou saleté omniprésente dans le camp.

– Ava, réponds-nous !

Elle s’en tint à ce que Shäfer lui avait conseillé et ne dit rien. Elle avait le cœur serré, ces hommes étaient ses amis, mais leur parler leur provoquerait à tous trois des problèmes, elle ne le savait que trop bien.

Elle déposa les vêtements et sortit immédiatement du local, tachant de garder la tête haute. Mais à peine avait-elle fait deux mètres qu’elle fut arrêtée. Le coup de point sortait de nulle part et fut tellement violent qu’elle finit projetée par terre. Elle lâcha un râle de douleur avant qu’un autre coup fuse. Une botte lui arriva dans les côtes, puis une seconde. Elle se recroquevilla sur elle-même, sans avoir besoin de regarder qui était son bourreau. Ça ne pouvait être qu’un officier.

Entre deux pantalons pliés, Koch avait aperçu un bout de papier blanc plié en plusieurs fois. Il le tira discrètement et lu les quelques lignes :

« Ne tentez rien de stupide, ils nous surveillent, ils savent que la résistance prend de l’ampleur et veulent la détruire à la source. Écrasez-vous ! »

À l’instant où il terminait le message, Ava se fit prendre à parti par un officier qui faisait sa ronde dans le coin. Il ne lorgnait pas sur les coups qu’il lui mettait, et il entrerait bientôt dans le local. Koch tendit le papier à son ami à ses côtés.

– Détruit ça vite.

L’homme ne se fit pas prier et disparut avec les mots de la jeune femme entre les mains.

Il ne savait pas ce qu’il devait faire. S’il intervenait, il subirait le même sort, mais Ava était en train de se faire détruire pour la simple raison que cet officier la détestait au plus profond de lui-même. Finalement, il cessa là son raisonnement et sortit.

– Arrêtez !

Une pluie de coups tomba alors sur lui.

Depuis son bureau, Shäfer entendit une nuée de cris s’additionnant les uns aux autres alors qu’il échangeait avec le Lieutenant de passage pour la journée. Il observa la scène par la fenêtre et serra la mâchoire lorsqu’il vit Ava Becker se faire passer à tabac. Il n’attendit pas plus de temps avant de s’excuser auprès de son collègue et rejoindre la scène. Avait-elle été suffisamment stupide pour parler à ses petits amis résistants alors qu’il le lui avait interdit ? Il ne mit pas longtemps à arriver et fit tout cesser.

– Ça suffit !

L’officier s’arrêta immédiatement. Koch était inconscient mais ne montrait pas de blessure autre que celle qui l’avait fait s’évanouir. En revanche, Ava avait été tellement rouée de coups qu’elle gisait par terre, les yeux à peine ouverts et salement amochée.

– Qu’est-ce qu’il se passe ?!

– Ils complotent ! Ce sont eux, la résistance !

Shäfer scruta chacune des personnes d’un regard intransigeant et glacial.

– Becker !

Elle releva à peine la tête, trop sonnée pour réagir.

– Becker, avez-vous désobéi ? insista-t-il.

Elle l’entendait, elle avait même l’impression qu’il criait tellement les sons lui semblaient amplifiés. « Je n’ai rien dit ! » avait-elle envie de hurler. Mais elle en était incapable. La douleur s’étant tant emparée d’elle qu’elle ne sentait plus aucune partie de son corps. Elle avait plutôt l’impression de le quitter, petit à petit.

Shäfer interpella quatre hommes qui s’étaient approchés discrètement de la scène.

– Vous ! Emmenez-les tous deux à l’infirmerie immédiatement.

Il s’exécutèrent au pas de course, sachant très bien tout ce qu’ils devaient à Koch et Ava.

Shäfer lança un regard noir à son officier mais ne lui dit rien avant de retourner à son bureau. La seule chose qu’il espérait, c’est qu’Ava s’en remettrait.

Deux jours étaient passés. Ava était toujours à l’infirmerie et son état ne s’améliorait pas. Elle pouvait parler un peu, mais la plupart du temps, elle gardait son énergie pour survivre.

Au cours de la mâtiné, un homme de grande taille entra dans le bâtiment. La jeune femme ne voyait plus très bien, elle distinguait des ombres, surtout, d’autant plus lorsqu’il n’y avait que peu de sources lumineuses à ses côtés. Pourtant, elle savait pertinemment qui se trouvait à son chevet.

Shäfer approcha une chaise et alluma une bougie à côté de la jeune femme. Les détails s’affichèrent à nouveau à elle et elle recouvra presque entièrement la vue subitement. Le Lieutenant avait la mine sombre, malgré le regard neutre qu’il s’efforçait de conserver. Elle n’était pas très belle à voir avec ses lèvres fendues à plusieurs endroit, son œil au beurre noir et les hématomes multiples qui s’éparpillaient sur son visage. Elle l’était encore moins lorsqu’on savait qu’elle ne pouvait plus bouger aucun membre, à part son bras droit à quelques occasions.

– Je crois que votre officier ne m’aime pas, prononça-t-elle d’une voix rauque.

Le visage de Shäfer se décrispa imperceptiblement.

– Je sais que vous avez suivi mes ordres, annonça-t-il. Je sais aussi qu’ils vous détestent tous.

– Moi je ne sais toujours pas pourquoi vous m’avez protégée.

– Je n’en sais rien, confia-t-il.

– Vous savez que je vais mourir, c’est pour ça que vous êtes là. Il me reste quoi… quelques heures ?

Il serra la mâchoire et s’adossa au dossier de sa chaise en soupirant légèrement.

– Autrement vous ne seriez pas venu. Vous avez une fierté à conserver.

Il l’observa dans la pénombre seulement brisée par l’éclat de la flamme qui mettait en avant les blessures d’Ava.

– Vous savez, commença-t-elle, j’étais sur le point d’épouser un allemand avant tout ça.

Elle toussa et reprit sa respiration longuement avant de poursuivre.

– Il vous ressemblait beaucoup, à vrai dire. Il était très grand, les cheveux châtains mais il avait les yeux particulièrement sombres. Il était très beau et toujours très sérieux sauf lorsque je trouvais ses failles et que je parvenais à le faire rire. Il s’appelait Gerhardt. Nous nous étions rencontrés lors d’une soirée et il était très fier d’avoir réussi à me faire danser alors que je lui avais certifié que ça me mettait très mal à l’aise. Nous avons passé tant de bons moments… je l’aimais de toute la force dont j’étais capable.

Un léger sourire s’afficha sur son visage meurtri.

– Un soir, il m’a demandée en mariage. J’étais tellement heureuse que je n’ai même pas pu lui répondre. Il faisait enfin le pas en avant, nous allions pouvoir nous unir, avoir des enfants, fonder une petite famille parfaite… N’est-ce pas la définition du bonheur ?

Elle marqua une pause, reprenant son souffle avant de poursuivre :

– Et puis tout a commencé. Dans les villes, l’isolement des juifs s’insinuait insidieusement sans que personne ne se rende compte de ce qu’il se passait. J’ai été séparée de Gerhardt à ce moment-là pour une tout autre raison, il reviendrait quelques mois plus tard.

Elle s’arrêta encore une fois. Parler lui coûtait de l’énergie, elle le savait, mais elle n’avait plus rien à perdre, elle mourrait bientôt.

– Et puis ça a pris de l’ampleur, reprit-elle. Il y a eu les dénonciations qui ont afflué, la race aryenne… je n’ai pas eu le temps de réellement comprendre ce qu’il se passait, tout comme ma famille. Dans la folie qui prenait certaines villes, le retour de Gerhardt était inespéré. Mais l’homme que j’ai retrouvé était complètement différent. Froid, repoussant, condescendant… il ne voulait pas d’une juive. Heureusement pour lui, nous n’étions pas encore mariés…

Ava déglutit, le visage fermé.

– Une semaine plus tard, nos voisins nous dénonçaient. Le reste de l’histoire est crasseux et peu intéressant, je me suis juste battue pour en être là où j’en suis aujourd’hui et mon secret, c’est d’avoir toujours aimé Gerhardt. Même maintenant, allongée dans un lit de paille, les membres détruits par un allemand qui hait ma soit disant race, parce qu’un homme en a donné l’ordre. J’aime Gerhardt de tout mon cœur.

Shäfer serra les dents et s’avança à nouveau vers elle.

– Je suis désolé.

– Ne dites pas des choses que vous ne pensez pas.

– Vous avez beaucoup de force et de mérite, Ava Becker. Et croyez-moi, j’aurais tout fait pour que vous sortiez d’ici en vie.

– Vous êtes…

Elle s’arrêta et soupira.

– Je suis quoi ?

– … trop humain.

– Les allemands sont-ils des bêtes ?

– Les juifs le sont-ils ?

Il baissa le regard et son visage se crispa légèrement.

– Je ne comprendrai jamais, je n’aurai pas le temps, mais j’espère qu’un jour, ce sera le cas. J’espère qu’Hitler ne gagnera pas, j’espère que votre quête au sein du camp échouera et que la rébellion que vous cherchez tant en vain se produira et réussira. J’espère que ma famille n’a pas trop souffert et qu’ils sont morts vite. J’espère que Gerhardt est heureux, et j’espère qu’à défaut de lui manquer, je hante ses rêves chaque nuit. J’espère que tous ceux qui ont cru que les juifs étaient faibles s’en mordent les doigts. Même vous ; mais surtout, tous les officiers qui ont profité de notre asservissement pour se défouler.

Ava commença à respirer fortement, l’air lui manquait. Ou peut-être était-ce sa douce amie, tout de noir vêtue, qui venait la chercher. Elle réussit néanmoins à prononcer une dernière phrase :

– Et j’espère que m’aimer n’a pas été trop dur à supporter pour vous, Lieutenant Shäfer.

Doucement, Ava s’éteignit sur ces derniers mots.

Le silence demeura de longues minutes dans l’obscurité provoquée par la mort de la flamme de bougie quelques instants auparavant. Finalement, Shäfer se leva et recouvrit le corps d’Ava du drap avant de sortir de la pièce. Il s’arrêta sur le pas de la porte et observa le camp qui n’avait pas bougé. Les prisonniers travaillaient, les officiers surveillaient. C’était à lui d’agir à présent. Il s’était égaré pendant un temps, certainement trop longtemps. La question était de savoir si cela avait commencé avant ou après avoir été confronté à cette femme…

Polichinelle ©

Photographie : Evgueni Khaldei

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